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Buy or build : cadre d'analyse pour les SGP en quête de digitalisation

Logiciels dédiés au private equity : développer / faire développer sa propre solution ou recourir à un logiciel de place ?
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Buy or build : créer un outil propriétaire ou s'équiper d'une solution de place ?

Vous dirigez une société de gestion et souhaitez digitaliser vos opérations : onboarding investisseurs, souscriptions, KYC, registres, appels de fonds. La question se pose inévitablement : développer (ou faire développer) sa propre solution ou recourir à un logiciel existant ?

C'est une décision structurante, engageant plusieurs centaines de milliers (voire plusieurs millions) d'euros, dont les effets se mesurent sur 5 à 10 ans.

La question n'est d'ailleurs pas tout à fait binaire. La plupart des acteurs qui réussissent leur transformation digitale font les deux : ils achètent ce qui relève de l'infrastructure opérationnelle, et concentrent leurs ressources différenciantes vis à vis de vos concurrents : le sourcing, l'expertise sectorielle, la construction de la thèse d'investissement, l'analyse, le suivi de portefeuille.

C'est cet arbitrage, plus que le choix technique lui-même, qui mérite d'être posé en premier.

Cet article propose un cadre d'analyse qui vise à permettre aux acteurs de place de se faire une conviction à partir de leur situation et de leurs enjeux.

Se poser la bonne question

La plupart des analyses buy vs. build partent d'une analyse de coûts. C'est une erreur de méthode. Le vrai point de départ est stratégique : la fonctionnalité (ou le scope) que vous souhaitez couvrir constitue-t-elle un avantage concurrentiel propre à votre société, ou s'agit-il d'une infrastructure opérationnelle commune à l'ensemble du secteur ?

La littérature tech et les directions informatiques des grandes entreprises convergent depuis longtemps autour d'un principe : « Buy for commodity, build for differentiation. »

Achetez ce qui est une capacité standard du marché. Construisez uniquement ce qui fait votre différence compétitive réelle.

Pour un fonds d'investissement, cela revient à se demander : l'onboarding digital de vos LP, la gestion de vos souscriptions et de votre registre constituent-ils votre avantage concurrentiel face aux autres fonds ? Ou s'agit-il d'une infrastructure qui doit fonctionner de façon fiable pour que vous puissiez vous concentrer sur ce qui compte : sourcer des opportunités, identifier les bons actifs, déployer le capital et créer de la valeur pour vos LP ?

Build : développer (ou faire développer) une solution propriétaire

Développer en interne n'est pas une mauvaise décision par principe. Il existe des cas où c'est le choix le plus cohérent.

On distinguera alors deux formes bien distinctes, avec des profils de risques très différents : le recours à un prestataire externe à qui déléguer le développement d'une part, la constitution d'une équipe interne de l'autre.

Contrôle total de la roadmap

C'est l'argument le plus fort en faveur du build, qu'il soit interne ou externe. Vous priorisez ce qui compte pour vous, sans dépendre d'un éditeur tiers dont les arbitrages produit suivent une logique commerciale qui ne sera pas toujours alignée avec vos besoins spécifiques. Si votre modèle opérationnel est atypique ou en évolution rapide, cette liberté a une valeur réelle.

Le build interne maximalise ce contrôle : l'équipe est dans votre organisation, elle répond à vos priorités en temps réel.

Le build externe (développement via un prestataire) offre également cette flexibilité en théorie. Mais en pratique, elle est contrainte par les délais du prestataire, ses priorités commerciales et les cycles de développement négociés contractuellement avec d'autres clients.

Intégration au système d'information

Un développement interne permet de concevoir les intégrations natives selon votre environnement technique  : CRM, outils de reporting, SI comptable, datalake, ...

Aucun compromis imposé par un éditeur, aucune dépendance à un catalogue de connecteurs préexistants. Pour des organisations disposant d'un système d'information complexe et bien documenté, c'est un avantage réel. Le build externe peut également offrir cela, à condition que les spécifications d'intégration soient précisément définies dès le départ , ce qui implique une charge importante en amont et un risque d'évolution coûteuse si le SI change.

Avantage concurrentiel (si la tech est votre proposition de valeur)

Pour quelques acteurs (des fonds qui font de la technologie une promesse explicite auprès de leurs LP, ou ceux qui envisagent de commercialiser leur solution à d'autres acteurs) le build peut créer un actif propriétaire. C'est un cas de figure minoritaire mais réel, et le seul où l'investissement en build interne se justifie pleinement sur le long terme.

Absence de vendor lock-in

Une solution interne n'implique pas de dépendance à la survie, à la stratégie ou à la politique tarifaire d'un éditeur tiers. Bien que des réglements comme DORA tendent à limiter ce risque, le coût opérationnel de sortie d'un SaaS peut représenter une charge importante.

Nuance importante pour le build externe : la dépendance à un prestataire tiers peut être aussi contraignante que la dépendance à un éditeur. Si le prestataire pivote, est rachetée ou perd les équipes qui connaissent votre code, vous vous retrouvez face à une base technique que personne dans votre organisation ne maîtrise.

Un point d'attention spécifique au build externe : les choix technologiques

Lorsqu'on confie un développement à un prestataire, un risque souvent sous-estimé concerne les technologies utilisées.

Toutes les agences ne travaillent pas avec les mêmes standards, et certains choix (frameworks peu répandus, librairies obsolètes, architectures propriétaires) peuvent compromettre deux choses essentielles :
- la pérennité du produit à 10 ans : une technologie peu documentée ou en déclin rend les évolutions de plus en plus coûteuses et risquées au fil du temps
- la capacité à reprendre la main : si vous souhaitez un jour internaliser la maintenance ou changer de prestataire, un code construit sur des technologies répandues sera infiniment plus facile à transférer qu'un code exotique ou mal documenté.

Éxiger d'un prestataire l'utilisation des technologies majeures, activement maintenues et largement documentées, n'est pas un détail technique, c'est une impératif stratégique.

Buy : s'adosser à des solutions existantes

Le recours à une solution existante spécialisée, développée par un éditeur de place, présente des avantages qui vont bien au-delà de la simple réduction du coût initial. Certains de ces avantages sont propres au secteur du non coté et méritent une attention particulière.

Un produit toujours à l'état de l'art, sur le plan fonctionnel comme réglementaire

Un éditeur SaaS spécialisé concentre l'intégralité de son investissement produit sur une verticale unique. Cela a une conséquence directe : le logiciel évolue en permanence, intègre les nouvelles pratiques du marché, et absorbe les évolutions réglementaires sans que vous ayez à budgéter un chantier supplémentaire à chaque nouvelle directive.

Dans le secteur du private equity, c'est un avantage particulièrement structurant. Les exigences KYC, LCB-FT, AIFMD, DORA évoluent régulièrement et de façon coordonnée à l'échelle européenne. Mettre à jour une solution interne à chaque changement représente un coût récurrent non plafonné, et un risque de non-conformité pendant les périodes de transition.

Des budgets R&D mutualisés

Un éditeur SaaS répartit ses coûts de développement sur l'ensemble de sa base clients. En pratique, cela signifie qu'en souscrivant une licence, vous accédez à des investissements produit que votre organisation ne pourrait pas financer seule à équivalent fonctionnel.

Pour donner un ordre de grandeur : une équipe interne dédiée de 4 à 5 personnes (développeurs seniors, product manager, QA) représente un coût chargé supérieur à 500 000 € par an — et ne produit qu'une fraction des fonctionnalités qu'un éditeur spécialisé développe dans le même temps, avec une équipe plus grande et une base de connaissance accumulée depuis des années.

L'effet réseau : un avantage propre aux logiciels de place

C'est l'un des arguments les moins évoqués dans les comparatifs génériques, et l'un des plus puissants dans le contexte du non coté. Un logiciel adopté par un nombre significatif d'acteurs d'un même secteur génère un effet réseau qui crée de la valeur pour chaque utilisateur supplémentaire.

Concrètement, cela se traduit par plusieurs avantages distinctifs :
- Les distributeurs, banques privées et wealth managers qui interviennent régulièrement avec plusieurs fonds connaissent déjà l'outil. L'onboarding est immédiat, la friction est nulle.
- Les sociétés de fund servicing qui opèrent sur le logiciel pour le compte de plusieurs clients apportent une expertise externe immédiatement mobilisable, sans courbed'apprentissage.
- Les profils que vous recrutez (chargés d'opérations, responsables conformité, back/ middle office) ont souvent déjà été formés à l'outil ailleurs dans leur carrière. Le temps de montée en compétence est réduit, parfois nul.

Un outil développé en interne n'offrira jamais cet effet réseau. Par définition, il est inconnu de l'écosystème, et chaque nouvelle personne qui interagit avec lui doit être formée from scratch.

La sécurité et l'infrastructure : un métier à part entière

La propriété formelle de la donnée est souvent présentée comme un avantage du build.

C'est vrai sur le plan juridique. Mais la maîtrise opérationnelle de la sécurité est une autre histoire.

Garantir un niveau de sécurité professionnel sur des données sensibles implique : des pentests réguliers (au minimum trimestriels pour les acteurs sérieux), une équipe dédiée à la veille et à la réponse aux incidents, des certifications spécifiques (ISO 27001, SOC 2), et une infrastructure cloud robuste avec des niveaux de disponibilité contractualisés.

Pour une société de gestion dont ce n'est pas le cœur de métier, constituer et maintenir cette capacité en interne représente un investissement considérable, souvent supérieur au coût d'une licence SaaS. Un éditeur spécialisé amortit ces coûts sur sa base clients, et c'est précisément son métier d'être à la hauteur de ces exigences.

L'interopérabilité comme actif cumulatif

Un éditeur SaaS investit en continu dans l'enrichissement de son écosystème d'intégrations.

Chaque nouveau connecteur créé (avec un outil de CRM, une plateforme de signature électronique, un système de vérification KYC, un outil de reporting ESG) bénéficie à l'ensemble de la base clients sans surcoût.

À l'inverse, dans une logique de build, chaque intégration est un chantier distinct à financer, développer et maintenir. L'interopérabilité n'est pas un état acquis mais un investissement permanent.

La scalabilité sans coût marginal

Avec une solution interne, chaque nouvelle dimension opérationnelle (un nouveau fonds lancé, une nouvelle classe d'actifs couverte, un nouveau marché géographique adressé) peut impliquer un nouveau chantier de développement.

Un SaaS absorbe cette croissance dans la licence existante, sans surcoût de développement. C'est un avantage dont la valeur s'apprécie dans le temps : plus votre activité se développe, plus l'écart de coût marginal entre les deux options se creuse en faveur du buy.

Le cas particulier du no-code / low-code

Une troisième voie s'est développée ces dernières années : les outils no-code et low-code (Airtable, Notion, Make, Bubble, et leurs équivalents).

Ils permettent de construire desworkflows digitaux sans équipe de développement, à des coûts initiaux très faibles.

L'argument mérite d'être traité sérieusement.

Pour des besoins simples et internes (un suivi de pipeline, un tableau de bord de reporting) ces outils peuvent être parfaitement adaptés. Ils ont permis à de nombreux acteurs de se digitaliser rapidement sans investissement lourd.

En revanche, dans le secteur financier, leur usage sur des périmètres sensibles se heurte à plusieurs contraintes structurelles :
- La réglementation DORA, applicable aux entités financières européennes depuis janvier 2025, impose des exigences strictes en matière de résilience opérationnelle, de gestion des risques tiers et de traçabilité des systèmes d'information. Les outils no-code grand public ne sont généralement pas conçus pour répondre à ces standards.
- Les obligations KYC et LCB-FT requièrent des processus de vérification d'identité, de screening et de conservation des données qui doivent être auditables et conformes à des référentiels précis. Implémenter ces processus de façon robuste sur du no-code représente un risque réglementaire que peu d'acteurs assument explicitement.
- La gestion du registre des investisseurs et des souscriptions implique une chaîne de traitements dont l'intégrité doit pouvoir être démontrée à tout moment. Ce niveau de traçabilité est difficile à garantir avec des outils non conçus pour le secteur financier.

Le no-code est une option crédible pour des fonctions périphériques. Sur les fonctions cœur des opérations d'un fonds, l'arbitrage coût/risque réglementaire doit être fait avec beaucoup de soin.

Buy or build : les questions à se poser

Plutôt qu'une réponse universelle, voici les questions qui permettent de qualifier la décision dans votre contexte spécifique : la solution visée constitue-t-elle un avantage concurrentiel propre, ou est-ce une capacité opérationnelle commune à l'ensemble du secteur ?

Si vous optez pour le build externe :
- Votre prestataire utilise-t-il des technologies répandues, pérennes, et facilement transférables ? Avez-vous prévu contractuellement la documentation et les conditions de reprise ?
- Qui va maintenir la solution dans 3 ans ? Avez-vous un plan en cas de départ de personnes clés qui portent la connaissance de l'outil ?
- Vos obligations réglementaires (KYC, LCB-FT, DORA) sont-elles couvertes par la solution envisagée, et à quel coût de mise à jour à chaque évolution des textes ?
- Êtes-vous en mesure d'assurer un niveau de sécurité professionnel sur vos données, ou est-ce un investissement que vous n'avez pas vocation à porter ?

La décision dépend de la taille du fonds, de la complexité des opérations, du niveau d'exigence réglementaire et de la disponibilité des ressources internes.

Ce qui est certain, c'est qu'elle mérite une analyse rigoureuse.

Buy AND build : la solution idéale ?

Le débat build vs buy suppose implicitement qu'il faut choisir son camp.

La réalité des fonds qui performent est souvent plus nuancée : ils achètent ce qui est une infrastructure commune au secteur (conformité, souscription, gestion du registre, reporting) et investissent là où ils créent de la valeur différenciante.

Cette valeur, dans le non coté, elle est rarement dans la technologie. Elle est dans la capacité à identifier les bons actifs avant les autres, dans une expertise sectorielle construite sur des années, dans la qualité de l'analyse et du suivi de portefeuille, qui génèreront les performances nécessaires à créer une relation de confiance avec les LP. Ce sont ces compétences qui justifient les frais de gestion, qui construisent le track record, et qui fidélisent les investisseurs d'un millésime à l'autre.

Un fonds qui mobilise ses équipes et son capital sur un projet de développement logiciel de 18 mois fait un arbitrage implicite : il investit là où il ne crée pas de valeur différenciante, au détriment de là où il pourrait en créer. Ce n'est pas nécessairement une mauvaise décision. Mais c'en est une qui mérite d'être posée explicitement, et non subie par défaut.

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